dim. Jan 24th, 2021

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Kinshasa : Les rivières et cours d’eau en état de mort clinique

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Décidément l’homme reste un véritable problème pour l’environnement. Après soixante ans d’indépendance, les habitants de la ville de Kinshasa ont réussi le triste exploit d’asphyxier la quasi-totalité des cours d’eau et rivières qui serpentent la capitale. Profitant du dérèglement généralisé des services de l’urbanisme, les kinois font lentement et (très) sûrement main basse sur tous les espaces verts que compte la ville, y compris les zones humides.

Dans ce cadre, les berges, jadis verdoyantes et reposantes, des rivières et cours d’eau ont presque toutes cédé la place à des constructions anarchiques érigées ci et là, sans la moindre norme urbanistique. Les zones humides, réputées riches en eau douce sont en train d’être transformées en chantiers où poussent toutes sortes d’immeubles. Quant aux lits des rivières et cours d’eau, ceux-ci ploient désespérément sous le poids des déchets en plastique, boues de vidange, carcasses d’animaux et autres ordures en provenance des ménages. En fin de compte, les cours d’eau et rivières de la ville de Kinshasa sont devenus un véritable cas de conscience pour les spécialistes en gestion intégrée de l’eau.

L’activité humaine au banc des accusés…

Ces nouveaux quartiers, bâtis au bord des cours d’eau, sont totalement dépourvus de services de voirie. De ce fait, toutes les ordures ménagères prennent la direction des rivières qui, à la longue, ont fini par être transformées en décharges publiques et cela, au mépris des règles élémentaires de protection de l’environnement.

Ainsi, jour et nuit, ces rivières-decharges publiques charrient plusieurs mètres cube de déchets de tous les acabits composés de bouteilles en plastique, seringues, boîtes de conserve, épaves d’appareils électroménagers, batteries et autres carcasses d’animaux morts. Ces déchets sont déversés tranquillement dans le fleuve qui, à son tour les dépose dans l’océan.

Et, cerise sur le gâteau, les gens qui habitent le long de ces rivières dirigent les tuyaux d’évacuation des excréments dans les rivières. Au niveau du quartier Bitshaku Tshaku, les services de vidange des fosses septiques déversent les matières fécales collectées à travers la ville dans la rivière Yolo, juste à quelques encablures du fleuve, le tout dans une odeur nauséabonde.

Véhicule déversant les boues de vidange au niveau de la rivière Yolo, quartier Bitshaku Tshaku

Le long de ces rivières fonctionnent également des garages, des centres de santé et des usines, pour ne citer que ceux-là. Par exemple, dans leur activité quotidienne, les garages et entreprises de nettoyage et d’entretien des véhicules évacuent énormément d’huiles de vidange, hydrocarbures et produits toxiques. Les centres de santé se débarrassent de leurs déchets, notamment les seringues. Les usines ne sont pas en reste, car elles déversent aussi divers produits toxiques. Face à ce cocktail, allez imaginer le sort des poissons et d’autres êtres vivants ayant les cours d’eau pour habitat.

« Les polluants viennent principalement des ménages, mais également des industries. Les eaux usées et les déchets de nos usines ou les déchets ménagers sont directement et indirectement canalisés dans les rivières. C’est-à-dire qu’à partir de l’usine, les eaux usées sont directement dirigées vers les rivières, soit les usines déversent leurs déchets dans les caniveaux et ceux-ci les ramènent vers les rivières », indiquent les spécialistes en gestion de l’eau.

Adieu poissons, têtards et autres crustacés 

Elle est bien lointaine l’époque où les berges des rivières de la ville de Kinshasa comme la Gombe, Kalamu, Lukunga, Makelele, Ndjili, Tshwenge, Yolo étaient souvent prises d’assaut par les randonneurs et autres pêcheurs qui ramenaient du bon poisson frais. Aujourd’hui, les poissons ont disparu complètement, laissant la place aux déchets plastiques net autres substances toxiques déversés dans les lits des rivières.

Dans le cadre du travail de monitoring des rivières qu’elle mène depuis plus de dix ans, la professeure Céline Sikulisimwa Pole, spécialiste en gestion intégrée de l’eau, note une absence quasi généralisée d’oxygène dans ces cours d’eau. La pollution en est la principale cause.

(…) “L’eau qui coule dans ces rivières est toute grise, si pas noire”, indique t’elle, lorsqu’elle s’appesantit sur la santé écologique des ces cours d’eau. 

A certains endroits, tel que les abords des ponts, des tapis de déchets en plastique se sont constitués. Il n’est pas rare de voir des enfants déambuler sur ces nappes de déchets. Croyant bien faire, quelques riverains mettent le feu sur ces amas de bouteilles en plastique. La suite, c’est une fumée suffoquante qui se dégage et pollue l’environnement. Le plastique ainsi brûlé se transforme en une croûte étanche qui étouffe davantage la rivière.

Attention aux effets boomerang…

Au terme des activités de monitoring ci-dessus évoquées, Céline Sikulisimwa Pole indique que l’état des rivières de Kinshasa est “alarmant”, parlant de véritable “bombe à retardement” et précisant au passage que le cycle de l’eau est menacé.

Elle note au passage que la plupart des ménages habitant le long des rivières envoient les matières fécales dans les rivières, à travers un tuyau qu’ils appellent “Munduki” (Fusil d’assaut). D’où le “phénomène Munduki”.  (…) “Tout ce que nous jetons dans les rivières a un impact sur la vie des rivières. Quand celles-ci ne fonctionnent pas normalement, elles deviennent une source de nuisance“.

Les matières fécales sont évacuées directement dans la rivière à l’aide d’un tuyau (Munduki)

A en croire Céline Sikulisimwa Pole, avec tout ce que l’homme déverse comme matières polluantes dans les rivières, il y’a beaucoup de chances que ses propres déchets lui reviennent sous forme d’effets boomerang, à savoir les maladies diarrhéiques et émergentes.

(…) “Quand la rivière ne fonctionne pas bien, elle devient une source de nuisance“, souligne l’initiatrice de l’Ecole supérieure des des sciences et technologies de l’eau qui déconseille fermement à la population de boire l’eau des rivières non traitée.

“De même, lorsque l’on incinère les déchets plastiques amassés dans les rivières, le gaz volatile qui va en l’air finit par nous revenir, dans le cadre du cycle de l’eau, avec les eaux de pluie”, relève la Professeure Sikulisimwa.

Il faut un observatoire des rivières…

Aux grands maux, il faut de grands remèdes. Face à la gravité de la situation, l’assainissement de l’environnement doit être au centre des efforts pour préserver la qualité de l’eau qui est une ressource importante et fondamentale pour la survie de l’espèce humaine.

Céline Sikulisimwa procédant au monitoring de la rivière Kemi

Pour la Professeure Céline Sikulisimwa, il faut mettre en place un “Observatoire national des rivières et cours d’eau”. Il faut donc évaluer l’état écologique et chimique des cours d’eau.

Une autre innovation proposée est l’introduction dans la législation environnementale nationale du principe de “Pollueur payeur”. Il s’agit ici de faire supporter aux responsables de la pollution la charge de la dépollution des rivières souillées.

Au niveau du Ministère de l’environnement, la prise en compte de l’ensemble des compartiments écologiques dans l’évaluation de la qualité d’un cours d’eau : l’eau, la faune, la flore, les habitats. Ainsi le bon état d’un cours d’eau requiert non seulement une bonne qualité de l’eau, mais aussi un bon fonctionnement des milieux aquatiques et hydromorphologiques (état des berges, continuité de la rivière.).

L’eau est un élément essentiel de notre vie, dont nous oublions parfois l’importance. Sans cette ressource naturelle, nous ne pourrions pas survivre. Environ 71% de la surface de la Terre en est recouverte, et notre cerveau est composé de presque 75% d’eau. Les créatures marines sont les ancêtres de l’espèce humaine et les cours d’eau sont encore indispensables pour le transport et l’alimentation. Les maisons en bord d’eau sont les plus prisées. Nos vacances se passent souvent au bord de l’eau. Prenons soin des cours d’eau. Ils sont précieux pour la planète.

Léon Mukoko